Confier son propos

Il n’est pas toujours simple de confier son propos. Confier son propos, c’est le remettre dans un contenant créé par ceux qui reçoivent. On a le sentiment que ce qu’on va dire va être mis à la merci de ceux qui vont écouter. Il est souhaitable que notre propos soit bien accueilli, qu’il ne soit pas frappé, déchiré, lacéré, déchiqueté, car ceci pourrait largement influencer nos comportements futurs.

 

Lorsqu’on nous confie un propos, il se crée naturellement un moment de recueillement. C’est le temps où l’on écoute, où l’on reçoit le propos. Ce moment est magique et il met celui qui parle dans une grande liberté. Il sent de l’attention et il se permet la confiance. Il dévoile son propos avec précision, ses sentiments avec honnêteté, ses émotions sans mesure… Il se confie. S’il peut terminer sans être interrompu, à la fin de son exposé, celui qui parle est soulagé. Il a dit et cela était nécessaire. C’est pourquoi il a demandé à se confier…

 

Le temps de silence qui suit est rare, mais nécessaire pour clore le processus du don et de l’accueil. Celui qui a parlé a comme mis à jour ce qu’il avait à l’intérieur et il le regarde un instant. Cet instant est silencieux. Il permet d’intégrer réellement ce qui a été dit. Il concrétise la naissance et l’existence du propos. Durant ce silence, l’énergie, la tension qui ont permis d’exprimer le propos diminuent, se relâchent. Les rythmes intérieurs se calment et tout s’apaise à nouveau (si tant est que tout était agité). La respiration redevient fluide. L’esprit n’est pas agité.

 

Quand une personne confie un propos, cette étape n’est souvent pas respectée. Elle est tronquée, ignorée voire refusée. On ne laisse pas le temps au propos de s’intégrer dans le temps et l’espace. C’est pourtant vital s’il veut vivre… Parfois, on ne laisse même pas la personne terminer, on la coupe… et le propos est lacéré. On l’empêche de finir et on contredit… et on fait voler le propos en éclat. Trop souvent, on lamine le propos de l’autre avant même qu’il n’ait fini de naitre. On pratique l’avortement forcé et sauvage !

 

Le propos confié est comme une création de celui qui parle. Que le sujet soit intime, banal, imaginé ou pas, le propos est comme un être que l’on souhaite mettre au monde, porter à l’autre. On attend à l’égard de ce propos une attention naturelle, un respect évident… L’attention et le respect que tout être voudrait qu’on lui accorde. Le propos n’est que le prolongement en partie de ce que l’on est. L’ignorer, le maltraité revient à ignorer ou maltraiter celui qui parle.

 

Et puis, il y a le moment, souvent trop long, où ceux qui ont écouté prennent le propos et se l’approprient impunément. C’est un moment indécent ou la personne qui a parlé peut se sentir outrageusement dépossédé si ceux qui ont écouté mettent n’importe comment « leurs sales pattes » sur le propos. Il est question ici de violence et on peut même parfois parler de viol. La chose est bien réelle. Il faut être sourd ou solidement protégé pour ne pas être sensible à cette prise de pouvoir des autres sur notre propos sans en souffrir. La plupart d’entre nous souffrons en silence.

 

Mais nous ne faisons pas que de souffrir. Nous récupérons souvent les énergies qu’on déposés sur nos propos ceux qui ont donné inconsidérément leurs avis. Ces énergies ne sont pas toujours les bienvenues. Elles véhiculent parfois de la colère, de la haine… Et nous récupérons tout ceci sans vraiment être conscients. Et notre propos en est tâché. Et nous voyons nos pensées troublées, notre propos se transformer, nos comportements changer… Les autres nous ont influencé durant tous leurs discours. Ils nous ont laissé un peu de leurs douleurs, de leurs désespoirs, de leurs fardeaux… Si nous ne sommes pas conscients de ce phénomène, nous emportons ces charges extérieures à nous et les distillerons quand viendra l’heure de confier à nouveau notre propos qui deviendra alors autre chose que ce qu’il était. Il devient le propos de soi, additionné du jugement des autres. Une sorte de propos collectif.

 

Il n’est pas facile de garder longtemps son propos vierge. Certes, il est bon de le confronter aux idées d’autrui, mais pas de laisser en pâture aux ignorants, aux irrespectueux. C’est à nous de garder la tête froide et le propos clair. A nous de nous protéger face à ceux qui ne respectent pas. A nous de faire le point sur ce qui a été dit par les autres et d’en retirer ce qui peut être gardé. A nous d’être assez forts pour garder nos distances sans être fermé. Cette qualité de l’être ne se fait pas seul. Les autres nous aident aussi à être cette personne curieuse du sentiment des autres, ouverte et en même temps forte de ce que l’on est, stable dans nos idées et toujours en construction.

 

Fred Garcia

Chanteur et coach personnel

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